Eucharius_R%C3%B6%C3%9Flin_Rosgarten_Childbirth[1]

Ce qu'on peut conclure de ce billet : les avancées sanitaires des dernières décennies (y-compris les plus récentes) sont spectaculaires, mais en grande partie invisibles. Penser que "nos grands-mères s'en sortaient très bien sans tous ces trucs", c'est juste oublier qu'elles avaient 7 fois plus de chances de mourir en couche que les mères d'aujourd'hui. Et près de 15 fois plus de chance de perdre leur enfant dans sa première année.

Ce qu'il ne faut surtout pas conclure de ce billet : tout est mieux maintenant.


C'était pire avant.

Je ne parle pas du pouvoir d'achat, du chômage, de la politesse dans le bus, du niveau des élèves de CP, ni même de l'esthétique des Bugatti, mais de santé publique.

J'entends parfois quelques esprits chagrins nous expliquer que tout ce fatras autour de la grossesse de sert à rien, nos grand mères n'avaient pas besoin de ça pour mettre au monde de solides gaillards, que tout ce suivi c'est du stress inutile, et que ces médicaments nous font plus de mal que de bien, un bonne tisane c'est aussi efficace.

Bon, l'accouchement à domicile, si tout va bien, ça peut se concevoir. Les effets bénéfiques d'un environnement domestique existent bel et bien, et oui, l'hôpital en stresse plus d'un (plus d'une, en l'occurrence). Mais il ne faut pas jeter l'hôpital et le suivi de grossesse pour autant. Si on y va, ce n'est pas juste pour occuper les médecins, ou pour creuser le trou de la sécu. On y va parce que ça sauve des vies. Et de plus en plus de vies. Et dans des proportions que vous n'imaginez absolument pas.

Si je vous dis que le taux de mortalité infantile a été presque divisé par 100 sur les 250 dernières années, ça ne vous surprendra peut être pas. Le milieu de 18ème siècle est une période fort éloignée, l'hygiène n'existait pas, et un taux de mortalité de 300 pour 1000 ne surprend qu'à moitié (oui, ça veut bien dire que sur 10 grossesses menées à terme, 7 enfants seulement fêtaient leur premier anniversaire : les familles épargnées étaient rares). Depuis Pasteur, tout a changé. Depuis Pasteur ?

En 1950, le taux est encore de 50 pour mille (1 bébé sur vingt...). Malgré pasteur.

En 1974, le taux est descendu à un peu moins de 15 pour mille.

En 1994, le taux est descendu à 6 pour mille.

En 2004, 4 pour mille.
2004, ce n'est pas la préhistoire. Si vous lisez ceci, j'ai de bonne raison de penser que vous êtes nés avant. Et pourtant :

En 2013, 3.6 pour mille, soit encore 10% de gagné en moins en 10 ans.

Vous pouvez estimer rapidement sur le site de l'Insee les progrès réalisés entre la naissance de votre grand-mère et la vôtre. Pour moi, l'exercice donne ceci : à la naissance, mère-grand avais 8 fois plus de risques que moi de mourir avant 1 an. Entre ma naissance et celle de mon fils, le risque a encore été divisé par 2.5.

Bon, OK, on va continuer à emmener les petits chez le pédiatre.

Mais pour le reste, ça n'a pas beaucoup évoluée, si ?

Si. Occupons-nous de la mère un instant. Entre 1946 et 1975, le taux de mortalité maternelle est passé de 116 à 16 pour 100 000. Divisé par 7.

Et depuis ? Le chiffre a encore été divisé par deux (autour de 8 pour 100 000, stable depuis une dizaine d'années), alors même que l'âge de la mère (qui est un facteur de risque) a beaucoup augmenté entre 75 et aujourd'hui.

Et 1975, ce n'est pas l'année de naissance de votre grand-mère. Si une partie non négligeable de la baisse entre 1946 et 1975 s'explique par la loi Veil (les avortements clandestins faisaient beaucoup de victime), le progrès depuis 1975 s'explique par une meilleure prise en charge des complications (infection, hémorragie, hypertension). Oui, on attrape des microbes à l'hôpital. Et oui, l'hospitalisation sauve des centaines de mères chaque année.

Je ne vous ferais pas le même topo pour l'espérance de vie à la naissance (qui a triplé pour les femmes en 250 ans - 28 ans en 1740 - et continue à augmenter d'environ 4 mois chaque année). Vous pouvez juste jeter un oeil ici pour en avoir un aperçu.

Résumons-nous.

En une génération (1994 - 2014)
- le taux de mortalité infantile a diminué de 40%
- le risque de mort en couche a diminué de 30 à 40% (selon les méthodes de calcul)
- l'espérance de vie à la naissance des femmes a augmenté de 3,4 ans, celle des hommes de 5.6 ans.

Oui, la médecine, ça sert à quelque chose.

Et non, nos grand-mères ne s'en sortaient pas aussi bien sans tous ces médocs.

Alors pourquoi ne nous en rendons-nous pas compte ?

Cela tient sans doute en partie au niveau aujourd'hui très bas de la mortalité. 6 pour 100 000 pour la mère. 3,6 pour 1 000 pour les enfants. C'est tellement peu que 40% d'écart en 20 ans, ça ne se voit plus. Je m'autorise toutefois à trouver ça énorme. Et à en remercier sages-femmes, obstétriciens et pédiatres.